Ariane 6 déjà dépassée ? Pas si simple

La Cour des Comptes ne serait-elle pas allée trop vite ?

La Cour des Comptes ne serait-elle pas allée trop vite ?

Avril 2019

Sa production à peine commencée, le projet Ariane 6 est déjà dans la tourmente. Attaquée de toute part, sermonnée récemment par la Cour des Comptes, critiquée pour son manque d’ambition, la future fusée européenne ne convainc pas. Car, malgré les économies de coûts réalisées par rapport à Ariane 5, Ariane 6 est jugée toujours moins compétitive que ses concurrentes (SpaceX surtout, et bientôt Blue Origin). Même le Ministre de l’Economie Française, Bruno Le Maire, y va de son commentaire.

Alors, Ariane 6 foutue ? Pas si sûr…

La question de la réutilisabilité

Le principal reproche, c’est l’absence de réutilisation possible de son premier étage. Beaucoup d’entre nous ont été fascinés par ces images surréalistes des boosters SpaceX redescendant de l’espace vers la Terre, et on s’était dit qu’avoir la même chose en Europe… ça serait plutôt pas mal. Car un des grands débats actuels du spatial c’est la réutilisation du premier étage du lanceur, qui permet en effet de réduire les coûts d’accès à l’espace de manière significative (dès lors que les coûts de maintenance sont plus faibles que les coûts de construction d’une toute nouvelle fusée). Et sans cette technologie, pour beaucoup dans le domaine spatial de demain, on est hors-jeu.

Seulement voilà, tout le monde semble avoir pris pour acquis que SpaceX propose des prix plus bas que la fusée européenne actuelle, Ariane 5, grâce justement à cette technologie. Mais Elon Musk et consorts restent très discrets sur les structures de coûts, de sorte que, malgré la prétendue évidence de l’intérêt de la réutilisabilité, il n’est pas certain qu’aujourd’hui celle-ci permette à SpaceX de proposer des prix inférieurs. Car ils ont en effet mis plusieurs autres procédés à l’œuvre permettant de drastiquement réduire les coûts, comme la construction totalement horizontale du lanceur (tandis qu’Ariane 5 est produite verticalement), le tout sur un seul site de d’assemblage. Sans parler des larges subventions reçus de la part du gouvernement américain, et du niveau de commandes publiques important permettant à SpaceX de casser les prix sur le marché commercial. Un fois tout cela mis bout à bout, la réutilisabilité n’est donc qu’une petite composante de l’ensemble des techniques mises en place par SpaceX.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : la réutilisabilité du premier étage est évidemment une technique prometteuse, mais elle s’accompagne de plusieurs conditions afin d’être rentable, et dépend surtout du marché sur lequel elle est utilisée. La première nécessité est d’avoir suffisamment de lancements dans l’année (et donc un carnet de commandes bien rempli) afin de rentabiliser les coûts de développement de cette nouvelle technologie et de profiter des économies d’échelle. Or le marché européen est bien plus petit que le marché américain (qui comprend les lancements du Department of Defense et de la NASA). L’Europe, elle, est beaucoup moins gourmande en lancements, et est composée d’acteurs qui choisissent parfois des lanceurs non européens… Ainsi la première des nécessités pour l’Europe aujourd’hui est de mettre en place un système obligeant les pays du continent à sélectionner un lanceur européen pour leurs satellites (un Buy European Act dont nous vous parlions il y a peu). Car soyons clair, sans commandes publiques suffisantes, la technologie du réutilisable est morte dans l’œuf pour l’Europe.

Pour qu’Ariane 6 soit vraiment compétitive, la réutilisabilité n’est qu’une des voies possibles. D’autres existent, comme par exemple revenir sur le principe du “juste retour géographique” qui entraîne à l’heure actuelle une augmentation des coûts sans raison valable (autre que politique) – le principe du juste retour géographique impose à l’Agence Spatiale Européenne de donner à un pays une part des contrats industriels équivalente au pourcentage de contribution que ce pays a dans le projet : si tel pays donne x%, il reçoit x% de contrats industriels. Ce principe a toute sa logique dans un contexte peu concurrentiel comme c’était le cas jusqu’à présent, mais il perd tout son intérêt dans une concurrence accrue comme aujourd’hui. Et cela, l’Europe l’a bien compris en réduisant significativement le nombre de fournisseurs de 44 pour Ariane 5 à 18 pour Ariane 6.

Cependant, le nombre de pays participant à la construction du lanceur est passé de 12 à 13 ! Alors, on aurait du mal à se défaire de ses anciennes habitudes ? Pour vous donner une idée, voici l’organisation industrielle d’Ariane 6 :

production fusée ariane 6

Elle respire l’optimisation des coûts, n’est-ce pas ?

Dans sa réponse au rapport de la Cour des Comptes mentionné plus haut, la Ministre des Armées, Florance Parly, milite même pour l’arrêt de ce principe : “Il est sans doute nécessaire d’aller au-delà d’un assouplissement, voire de remettre en cause le principe même de retour géographique, dans la mesure où il induit de fortes désoptimisations industrielles, résultant de l’addition de couches de management de contrats, d’une part, et de la duplication de compétences en Europe, d’autre part”.

On le voit, plusieurs pistes restent à étudier afin d’améliorer la compétitivité du lanceur européen. Mais une chose est sûre, des efforts ont été faits : la cadence de tir d’Ariane 6 sera supérieure à celle d’Ariane 5 grâce à une réorganisation du pas de tir en Guyane Française (ce qui permettra une flexibilité accrue pour les clients du lanceur). La chaîne de production, bien que demeurant complexe, s’est simplifiée par rapport à la précédente, et surtout les mentalités commencent à évoluer sur la nécessité d’un Buy European Act qui permettrait de protéger notre industrie, et donc nos compétences en Europe.

En conclusion

En définitive, Ariane 6 est bien un lanceur de transition, basé essentiellement sur une logique de réduction des coûts (même si des efforts restent à faire), sans pour autant recourir à la réutilisation du premier étage : cette technologie prend du temps à développer, et rien ne confirme réellement qu’il s’agisse de la marche à suivre pour le marché européen.

La bonne nouvelle, c’est que la filière européenne s’est réajustée grâce à la mise en place d’Ariane 6. Elle a permis de mettre en place une logique industrielle complètement différente avec moins de sous-traitants, d’entretenir l’attention à la réduction des coûts, mais aussi de construire un nouveau pas de tir en Guyane Française. Tous ces éléments seront utiles pour le prochain lanceur Européen (déjà appelé Ariane 6 Evolution).

Et pour dire la vérité, personne ne sait à quoi ressemblera le marché dans 10 ans. Tout le monde ne mise pas sur le réutilisable. Le gouvernement américain par exemple développe le SLS (Space Launch System) dans lequel il a déjà dépensé 15 milliards. Il travaille également, en partenariat avec ULA, sur la fusée Vulcan depuis 2014. La Chine quant à elle s’attelle à son projet Long March 9. Aucune de ces fusées ne sont réutilisables. Et quand bien même le réutilisable s’avérait être effectivement la technologie indispensable de demain, l’Europe est déjà dans les starting blocks, avec plusieurs projets en cours de développement : Prometheus, Callisto et Themis. Et pour tout ça, l’Europe n’a pas attendu un rapport de la Cour des Comptes… Affaire à suivre !

L’Europe spatiale a besoin d’un “Buy European Act”

Les enjeux internationaux du programme Ariane 6

Les enjeux internationaux du programme Ariane 6

23 janvier 2019

Même les non initiés ont entendu parler de SpaceX. Que l’on apprécie ou pas les extravagances de son fondateur Elon Musk, cette société a chamboulé le marché des lanceurs spatiaux depuis qu’elle propose des lancements à ~60m € contre ~150m € pour les vétérans du secteur, Ariane et Proton (lanceur Russe). Bien sûr le prix n’est pas la seule mesure en jeu, et la fusée européenne Ariane 5 dispose de plusieurs autres arguments, notamment sa fiabilité et son excellence opérationnelle, mais tout de même, 150 millions d’euros, c’est trop.

La réponse de l’Europe à SpaceX s’appelle donc Ariane 6. Validée en 2014 et ses financements alloués en 2016, cette fusée est la nouvelle championne européenne dans cette concurrence mondiale de la prochaine décennie 2020–2030 sur le secteur des lanceurs lourds.

Les enjeux

Seulement voilà : toujours en développement et avec un premier lancement prévu pour 2020, Ariane 6 craint déjà un manque de commandes institutionnelles afin d’être compétitive face à ses concurrents. Ce qui met évidemment à risque le lanceur, car pour que la fusée soit intéressante économiquement, elle nécessite un minimum de 14 lancements pendant la période 2020–2023, puis 5 lancements annuels après 2023 lorsqu’Ariane 6 aura définitivement pris le relais d’Ariane 5. Or le lanceur ne compte à ce jour que 3 commandes institutionnelles… Pourtant l’ESA dénombre 25 lancements institutionnels pour la période 2020–2023. Alors comment expliquer cet écart ? Comment se fait-il que les industriels et gouvernements ne favorisent pas leur propre fusée européenne ?

Une des raisons qui explique ce manque de commandes est purement économique. En effet, là où l’ensemble des puissances spatiales mondiales privilégient leurs champions nationaux (les US lancent exclusivement avec des modèles américains, la Russie fait de même, ainsi que le Japon, la Chine, l’Inde), l’Europe, elle, n’utilise un lanceur européen que pour un tiers de ses lancements ! Car les pays trouvent moins cher ailleurs, notamment avec SpaceX sur la Falcon 9 ou chez les Russes.

A long terme, cet état de fait a des conséquences désastreuses. Car Ariane 6 pourra proposer des prix intéressants sur le marché commercial si et seulement si elle dispose d’un appui institutionnel suffisant, prêt à dépenser plus cher pour ses propres lancements. Avoir un carnet de commandes institutionnelles rempli, avec des lancements facturés plus cher aux gouvernements, permettrait à Arianespace de casser les prix sur le marché commercial. Ces commandes seront essentielles dans la mesure où le secteur sera de plus en plus compétitif, avec un nombre croissant d’acteurs dès 2020 : US, Japon, Chine, Inde, ils ont tous des projets de lanceurs lourds dans les tuyaux !

A l’époque, lorsque les lanceurs européens et russes étaient plus intéressants financièrement que les lanceurs américains, les satellites US militaires ou civils ne partaient pas sur une fusée européenne… Au contraire, les US ont privilégié le marché local, quitte à payer plus cher. Le mantra “US first” ferait bien d’être appliqué par l’Europe pour son propre compte, tout particulièrement dans un secteur aussi souverain et stratégique que l’accès à l’espace.

On saluera tout de même l’engagement de certains pays européens (la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suisse) d’affirmer leur volonté de privilégier les lanceurs du continent, mais les promesses ont parfois du mal à se transformer en commandes… Car cet engagement n’a pas été décliné en contrats pour le moment.

Il sera certes difficile de convaincre les pays européens de privilégier une fusée européenne plus chère que ses concurrentes, dans la mesure où ceux-ci ont déjà injecté 3,5 milliards d’euros en subventions dans le développement d’Ariane 6 et de sa nouvelle base de lancement en Guyane Française. Mais garantir des lancements pour notre championne européenne, et assurer son développement, n’aura pas la même portée que de se contenter d’injecter de l’argent dans le projet.

Car pour les pays participant à la production d’Ariane 6, chaque lancement a des retombées économiques. Utiliser Ariane 6 pour tous les lancements institutionnels européens générera donc un stimulus économique pour l’Europe avec un retour sur investissement, tandis qu’acheter non-européen, serait juste une dépense hors de l’espace économique européen. Sans parler de l’impact à long terme de cette stratégie pour l’industrie spatiale européenne.

Les subventions de l’Europe à Arianespace pourraient donc être totalement remplacées par ces garantis de lancements… On le voit, un “Buy European Act” aurait ici tout son sens.

chiffres fusée ariane 6

En conclusion

Pour améliorer la compétitivité du lanceur Ariane 6, il est donc absolument essentiel pour les pays membres ainsi que ses institutions (Agence Spatiale Européenne, EUMETSAT) de jouer la carte européenne, et de mettre en place un processus garantissant le nombre de commandes institutionnelles nécessaires. A défaut, Ariane 6 aura déjà du plomb dans l’aile, sans même avoir exercé son premier lancement.

La réunion interministérielle prévue fin 2019 à Séville, censée redéfinir les priorités du programme spatial européen, devra absolument se pencher sur ce point. D’autres sujets, tel que la réutilisabilité d’un lanceur européen et le développement des projets Prometheus, Callisto et Space Rider qui constituent les technologies de demain, devront également être abordés.

Affaire à suivre donc.