Retour

Evasion fiscale : l’Empire (du Milieu) contre-attaque

Divertissement et Exemplarité

4 février 2018

Il y a 5 ans presque jour pour jour, l’ICIJ (Consortium international des journalistes d’investigation) révélait l’ampleur de l’évasion fiscale en Chine. Pointés du doigt, certains “princes rouges” et autres grandes richesses étaient accusés d’avoir recourt à de nombreux paradis fiscaux.

Bref, il y avait de l’eau dans le gaz… mais apparemment pas assez pour faire bouger les choses.

Seulement en 5 ans, le monde a changé. Et alors qu’il était jadis encore relativement aisé de faire taire les rumeurs, l’emprise des réseaux sociaux et d’internet sur la société post-moderne chinoise a changé la donne. Et aujourd’hui, dans une certaine mesure, notoriété peut enfin se permettre de rimer avec exemplarité.

Le symbole de cette amorce, c’est l’affaire Fan Bingbing. En effet, mi septembre 2018, la disparition de l’actrice chinoise avait intrigué une partie de l’industrie du cinéma. La star, réputée pour son rôle dans I am not Madam Bovary (pour lequel elle a remporté un Asian Film Award) mais aussi pour quelques petites apparitions à l’international (notamment dans X-Men : Days of Future Past), semblait avoir été rattrapée par de vieux démons… Flashback.

Il était une fois en Chine

Début juin 2018.
Cui Yongyuan, célèbre présentateur télé, dévoile sur l’ultra populaire réseau social Weibo que l’une des plus grandes vedettes du cinéma chinois, Fan Bingbing, a signé un contrat “yin-yang” pour le tournage de son dernier film. Le principe de ce système très répandu en Chine est plutôt simple : le créancier signe deux contrats de deux sommes différentes pour un même travail (dans ce cas 10 millions RMB et 50 millions RMB), et ne déclare que celui dont la somme est la plus petite.

Mi août 2018.
Depuis l’éclatement de l’affaire, les autorités resserrent les boulons à tous les niveaux du secteur (cinéma, télévision, radio, internet). Mais l’absence médiatique de Fan Bingbing commence à inquiéter ses fans : pas de sorties publiques, et plus aucune activité sur les réseaux sociaux.

Mi septembre 2018.
Le silence de l’actrice, couplé à celui des autorités, continue de faire tourner le moulin à rumeurs. Cette fois-ci, on suppose que Fan Bingbing aurait été arrêtée. Du côté de Hollywood, on commence à se demander si la star pourra figurer au casting de 355 aux côtés de son amie Jessica Chastain… Surtout, se posent les questions de ses devoirs en tant qu’ambassadrice de grandes marques : Guerlain, Louis Vuitton, De Beers… Prudent, Montblanc aurait d’ailleurs déjà lâché l’actrice !

salle de cinéma chine

La princesse du désert

Début octobre 2018.
Quatre mois plus tard, Fan Bingbing fait enfin son grand retour – la tête basse. L’Administration des Taxes annonce en effet que la star devra payer à l’Etat “plusieurs centaines de millions de yuans” – une agence de presse officielle évoque 114 millions d’euros (883 millions RMB).

L’enquête, elle, indique qu’en plus des contrats “ying-yang”, différentes méthodes d’évasion fiscale sont fréquemment employées par les stars et leurs représentants légaux, sans oublier les nombreuses brèches consistant à implanter des compagnies dans des régions de Chine à faible fiscalité.

Dans tous les cas, Fan Bingbing est officieusement libérée de sa “détention résidentielle” – une station de vacances utilisée par les autorités pour interroger les dissidents. Et la vie reprend son cours : il suffit en effet à l’actrice de payer ce qu’elle doit pour éviter les poursuites. Dans la foulée de cette affaire, le gouvernement impose aux stars et aux firmes de revoir leurs comptes post-2016 : ceux qui reconnaîtront leurs torts et accepteront de payer seront pardonnés.

Hero

Fin janvier 2019.
Par le biais d’un communiqué, l’Administration des Taxes annonce que la campagne a porté ses fruits : c’est en effet 1,5 milliard d’euros (11,7 milliards RMB) qui viennent d’être récupérés auprès de l’industrie du divertissement – un chiffre qui équivaut à 20% du box office chinois de 2018 !

On le voit donc, la nécessité d’exemplarité est devenue primordiale. A travers ses vedettes et ses figures publiques, la Chine tente de se corriger et se rassurer. Surtout, ce que cette affaire démontre, c’est que la volonté de purifier les pratiques fiscales provient directement du peuple : en effet, les réseaux sociaux sont devenus un inestimable porte-voix pour les lanceurs d’alerte – à plus forte raison dans un pays où subsiste un Département de la Propagande.

Quid de la suite ? L’administration étendra-t-elle ses enquêtes aux secteurs de l’industrie et de la politique ? Saura-t-elle choisir entre responsabilisation et sanction ? Dans tous les cas, la société chinoise est à un tournant ; chez les élites comme chez le peuple, le concept de confiance est aujourd’hui poussé à son paroxysme. Quel sera le réel impact de l’Intelligence Artificielle et du système de notation sur la Chine et sur le monde ?

La réflexion ne fait que commencer (article à suivre).

Retour